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Mon copain tout pourri

Bien sûr, nous eûmes des orages. Ben oui, huit ans de vie commune, forcément, c’est long. Faut dire que tu es le roi de la panne et des incertitudes. Tes doutes existentiels datent du début de notre relation, et l’âge n’arrange rien à l’affaire. Moins d’une semaine après ton installation, j’aurais déjà dû te renvoyer d’où tu venais. Et puis je n’en n’ai pas eu le cœur. Il faut dire que ça m’aurait coûté cher et que je n’étais pas sûre que tu revienne après ça… Lorsque tu es arrivé chez moi, pour la première fois, je t’ai déballé fiévreusement, je t’ai posé sur une table rien que pour toi, et puis je t’ai branché. Et tu t’es illuminé, tu m’as dit " Windows 98 " . Tu est donc mon premier PC et j’avais hésité bien longtemps avant de te choisir toi, au lieu d’un beau Mac. Car je n’aime pas les relations compliquées et on m’avait dit bien souvent : les PC, c’est pas si compliqué, mais des fois, ça pète, alors, il ne faut pas avoir peur d’ouvrir le capot et de lui trifouiller le cul de temps à autre… L’expression manquait de poésie, mais en huit ans, j’ai eu moult fois l’occasion de constater qu’elle disait fichtrement vrai.

Dès la première minute, dès le premier allumage, j’étais donc pétrifiée à l’idée que ça pète, que ça bourre, que ça bug, que ton écran me sorte des alignements ésotériques de chiffres, de lettres et de slashs, auxquels, en ex mackintosh addict, je ne comprendrais rien. Evidemment, c’est arrivé au troisième allumage. Et une fois les alignements terminés, tu as même conclu par un petit tiret clignotant, en haut de l’écran. Sur fond noir. Je l’ai regardé pendant au moins huit minutes non stop, en silence ce petit tiret. Clignote. Clignote. Clignote. Clignote. Disait le tiret. T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac. Me traduisait mon for intérieur. Et la lumière blafarde du petit tiret éclairait par intermittences rythmées mon visage baigné de larmes. Guidée par mon instinct de survie j’ai appuyé sur le bouton reset. Et la vie a repris son cours normal. Comme si rien ne s’était passé. Mais bien sûr, j’avais compris la leçon. Tout peut arriver. Rien n’est éternel. C’est pas parce que tu m’as acheté que je serais loyal. C’est pas toi le chef.

Trois semaines plus tard, j’ai revu le tiret. J’avais pourtant repris confiance en moi, et d’un geste sûr, hop, je rappuyais sur le bouton reset. Mais non. Tiret. Clignote. Clignote. Reset ? Chiffres, lettres, slashs. Tiret. Clignote. Clignote. Reset encore, alors ? Tiret. Tiret. Plus de chiffres, plus de lettres, plus de slashs. Clignote. Clignote. (T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac.) Vite, le téléphone, un spécialiste de la question, au secours : il n’y a plus qu’un tiret ! Qui clignote. Ben non, reset, il s’en fout ! Au secours ! Non, il n’est pas vieux : il a trois semaines… Comment ? ? ? Quoi ? ça arrive ? Il y a des cartes mères qui sont défectueuses à l’origine et il est pourri et il marchera plus jamais, et il faut que je le ramène là où je l’ai acheté ? Mais je l’ai acheté par correspondance ! Il n’y a pas d’autre solution ? Si me répond le spécialiste dont la voix est bien plus calme que la mienne. Soit tu change la carte mère… - Hein ? la … quoi ? (T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac.) Soit, tu le rallume plusieurs fois, pendant plusieurs jours en espérant que ça lui passera. Bon, alors je vais faire ça, pour l’instant. Existe t-il un dieu des ordinateurs que je puisse prier, auquel je puisse allumer quelques cierges ? Non, suis-je bête. S’il existe un dieu des ordinateurs, c’est un Mac. Et je sais trop ce qu’il me dira si je viens prier à ses pieds… (T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac.)

Et pourtant, il existe aussi un dieu pour les imbéciles qui ont acheté un PC, puisque trois jours après, Windows 98 revenait, frais et dispos, après ses petites vacances. L’air de rien, comme s’il n’était jamais parti. Mes yeux, rouges et gonflés d’avoir trop pleuré, ma voix éraillée de l’avoir tant maudit, et moi même, -ou plutôt l’ombre de moi-même avons assisté à son réveil de nymphe innocente. Comme la femme du boulanger, mon copain tout pourri revenait auprès de moi.

J’ai alors décidé de te vendre pour me rendre la monnaie de ta pièce et acheter le Mac que j’aurais dû acheter.

Mais pas moyen. Après examen, des acheteurs potentiels m’ont dit que tu étais trop naze… Alors on est resté ensemble, liés pour des années, sans amour, mais en tâchant d'établir une relation saine, basée sur la compréhension mutuelle.

Après… Ce furent les petites choses de la vie. Un soir d’orage en août j’ai dit adieu au moniteur qu’une surtension a poignardé dans le dos.

Puis, un an et deux semaines après son achat, c’est l’imprimante super perfectionnée payée à prix d’or qui m’a quitté. C’est un investissement, celle là, avait dit le vendeur, ravi de s’adresser à un connaisseur comme moi, les autres imprimantes, elles marchent quelques temps et elles vous lâchent du jour au lendemain. Celle-là, vous y mettez le prix mais vous en avez pour dix ans. Non monsieur. Un an et deux semaines, tout pile, j’ai vérifié sur le bon de garantie (plus valable). Oh, et puis ce fut le lecteur CD. Puis la carte son. Puis le nouveau lecteur CD. Le nouveau moniteur (Merde, un orage ! Et moi qui n’ai pas débranché l’ordinateur en allant acheter des cigarettes ! Oh, ben, ça tiendra bien, ça va pas encore claquer, quand même… Mais si.)

Lorsque j’ai résolu de nous ouvrir un peu sur le monde, et qu’à cette fin, j’ai stupidement poussé la porte de la boutique France Télecom non loin de chez moi, que j’en suis repartie après une heure vingt cinq de file d’attente, et une heure quarante cinq minutes de dossiers d’inscription et de babil totalement hors sujet censé m’expliquer des trucs que je n’ai jamais compris (mais je crois que la babillarde madame des Télecoms, elle non plus ne les comprenait pas) sur les cartes réseau et les différents modems, je ne pensais pas que notre relation devenue presque stable au bout de trois ans, allait de nouveau connaître des tempêtes. Et pourtant si. Ah, t’en souviens tu, mon copain tout pourri, de cette carte réseau de merde, -avec sa notice d’installation en javanais du sud, traduite en hollandais approximatif que jamais je n’ai su installer ? Ni moi, ni les trois connaisseurs en informatique de mes amis, qui se sont relayés à ton chevet une semaine durant ? Ni non plus le technicien France Télecom, appelé en désespoir de cause au bout de dix jours de tentatives infructueuses. Te souviens-tu de ce technicien hagard, qui au bout de cinq heures d’embrouilles -et après que tu ai décidé que c’était-là un triffouillage de trop, et que tu ne fonctionnerais plus du tout, avec ou sans carte réseau de merde, ce technicien, donc, qui a fini par téléphoner à un puis deux, puis quatre personnes de France Télecom pour résoudre l’énigme que tu étais devenu ? Quelle rigolade, hein, lorsque tous les cinq à quatre pattes, fesses en l’air –et imité par le chat, qui, queue en l’air, pensait avoir trouvé lui aussi des compagnons de jeu- ils bidouillaient à qui mieux mieux tes entrailles fumantes en s’éclairant à la lampe électrique pendant que depuis le canapé où je buvais café sur café s’élevait en moi la vieille complainte… (T’aurais dû acheter un Mac. T’aurais dû acheter un Mac.).

Quand même, ce jour là, on s’est bien marré, toi et moi. Toi surtout, je pense.

Et puis, et puis, ce furent les choses de la vie. Cent fois encore tu fis ton bagage. Cent fois au moins, je t’envoyais un coup de pied dans l’unité centrale. Chaque fois que j’ai eu un travail sérieux à faire avec toi, tu m’as lâché. Du travail sérieux, rémunéré, tu sais ce que c’est, mon copain tout pourri ?

Tu n’as jamais été beau. Ma fille a collé sur tes touches des autocollants. Ton unité centrale est pleine d’ouvertures béantes laissées par les installations successives des divers lecteurs CD que tu as épuisé. Avant hier, j’ai encore changé le moniteur. Le seul bug dont tu m’as fait grâce fut celui de l’an 2000. Et c’est encore heureux, puisqu’il n’a pas eu lieu.

A présent tu es vieux, tu crains, tu pue. Tu es si peu rapide que j’ai le temps de mettre en route une cafetière lorsque je t'allume, le matin, avant que tu ne soit fonctionnel. Une opération graphique un peu compliquée me laisse l’occasion de nettoyer le lavabo de la salle de bain, et si je veux scanner un document, je sais que je dois prévoir une bonne heure de temps libre. Ton Windows 98 fait rigoler tous les cyniques, ceux que ne touche pas le romantisme de ton look des années 90. Ton clavier est tout noir, certaines lettres presque invisibles ; heureusement que je suis familiarisée avec le système Azerty depuis l’âge de dix ans, sans quoi j’aurais probablement inventé un nouveau langage sans k ni v ni y. On est le Georges Perec qu’on peut… Tes câbles, épais, sombres, nicotineux et multi-tortillonnés m’évoquent des fils de téléphone époque Pompidou. Parfois je ferme les yeux, et j’imagine que tu n’es plus là, que j’ai eu les moyens d’acheter un ordinateur des années 2000, que je t’ai mis à la poubelle avec le dernier coup de pied à l’unité centrale que tu mérites… Mais finalement, j’ai appris à t’apprécier. Le temps passé à t’insulter a du créer des liens, je pense. Ou peut-être est-ce que ton look s’accorde de mieux en mieux avec mes photos de Joséphine Baker et ma collection de 78 tours… Peut-être est-ce le fait que tu as quand même fonctionné, en toussant, certes, en râlant, c’est vrai… mais finalement, on a quand même commis plus de six livres ensemble, hein ? Il faut bien avouer qu’il ne m’ont pas rapporté assez pour que je te remplace, et c’est sans doute ça, la raison de fond… Non, je ne te jetterais pas, je crois. Je te donnerais peut-être en pâture aux enfants, et tu passeras ta retraite à jouer avec eux à Pac Man, ou aux Sims. Et je vais même te dire plus : comme tu ne me fais plus peur, et que j’aime bien te cogner dessus, je rachèterais sans doute un autre PC. Tu me manqueras

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N
à Bernard: On en reparlera quand tu auras réparé ton mac, hé hé!
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M
et bien c'est un très joli texte.....<br /> Ode à un ordi.......
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C
oups PARDON ! j'avais un peu anticipé...
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N
Hé mais non! Il n'est pas mort mon copain! Je ne lui ai pas taillé un éloge funèbre, mais plutôt un costard pour sa dernière ligne droite...
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C
De Profundis 1er PC... et ne repose surtout pas en paix, je crois pas que tu l'ais mérité !!!
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